Eloge par François Pétrarque

Eloge de Marie-Madeleine par François Pétrarque (1304-1374) *


« Douce amie du Seigneur, laissez-vous fléchir par nos larmes et nos prières, assurez notre salut! Vous le pouvez car ce n’est pas en vain qu’il vous fut permis de toucher, d’arroser de vos pleurs et de vos gémissements, d’essuyer de vos tresses parfumées, de baiser les pieds divins du Seigneur, et de répandre sur sa tête les plus riches parfums.
Non, ce n’est pas en vain qu’à peine triomphant de la tombe, il vous accorda ses premiers entretiens, ses premières paroles. Ce n’est pas en vain que ce Roi des célestes demeures vous donna de contempler la première son divin Corps dans sa gloire immortelle et son éternelle splendeur. C’est qu’il vous avait vu serrer la Croix d’une pieuse étreinte, sans redouter ni les violences ni les persécutions, ni les clameurs des troupes furieuses, ni leurs insultes aussi cruelles que des tortures.
Abîmée dans la douleur et pourtant intrépide, vous touchiez avec respect les clous ensanglantés, vous inondiez ses plaies de vos larmes, vous frappiez votre poitrine de coups impitoyables, vous arrachiez de vos mains les boucles de vos blonds cheveux. Le Seigneur avait été témoin de cette douleur et de ces marques de votre tendresse, tandis que ses fidèles disciples se dispersaient devant ses bourreaux; aussi, dans sa reconnaissance, voulut-il vous revoir la première, s’offrir tout d’abord à vos seuls regards; et quand il eut quitté la terre pour remonter aux Cieux, durant trente années, il vous nourrit dans cette grotte, non plus de terrestres aliments devenus pour vous inutiles, mais d’une manne céleste et d’une salutaire rosée.
Pour vous, cette étroite demeure avec ses rochers humides, avec ses ténèbres et son horreur, l’emportait sur les riches campagnes, sur les palais des rois avec leurs lambris dorés et toutes leurs délices. Dans cette retraite volontaire, n’ayant pour vêtement que vos longs cheveux, vous avez encore résisté, dit-on, à trente hivers, insensible aux rigueurs du froid et inaccessible à la crainte. C’est que l’Amour vous faisait chérir et la faim et le froid de votre dure couche de pierre. C’est qu’au fond de votre cœur vivait l’espérance; ici, loin des regards humains, entourée des saintes cohortes des Anges, vous avez mérité d’être ravie sept fois par jour, comme arrachée à la prison du corps, et d’être transportée parmi les chœurs célestes pour entendre leurs divins concerts. »

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* Pétrarque
Poète et humaniste italien, historien, archéologue, chercheur de manuscrits anciens, il fut le premier des grands humanistes de la Renaissance. Mais sa gloire repose surtout sur ses poèmes en toscan, les sonnets des « Rimes » et des « Triomphes », composés en l’honneur de Laure de Noves et réunis dans le Canzoniere, publié en 1470.