La tarasque

Sainte Marthe et la tarasque


par Raban Maur

Ste Marthe_tarasque« Entre Arles et Avignon, villes de la Province Viennoise, près des bords du Rhône, entre des bosquets infructueux et les graviers du fleuve, était un désert rempli de bêtes féroces et de reptiles venimeux. Entre autres animaux venimeux, rôdait ça et là, dans ce lieu, un terrible dragon, d’une longueur incroyable et d’une extraordinaire grosseur. Son souffle répandait une fumée pestilentielle; de ses regards sortaient comme des flammes; sa gueule, armée de dents aiguës, faisait entendre des sifflements perçants et des rugissements horribles. Il déchirait avec ses dents et avec ses griffes tout ce qu’il rencontrait, et la seule infection de son haleine suffisait pour ôter la vie à tout ce qui l’approchait de trop près. On ne saurait croire le carnage qu’il fit en se jetant sur les troupeaux et sur leurs gardiens, quelle multitude d’hommes moururent de son souffle empoisonné. Comme ce monstre était le sujet ordinaire des conversations, un jour que la sainte annonçait la parole de Dieu à une grande foule de peuple qu’elle avait réunie, quelques-uns parlèrent du dragon; et, les uns avec la sincérité de véritables suppliants, les autres pour tenter la puissance de Marthe, se mirent à dire: Si le Messie que cette sainte fille nous prêche a quelque pouvoir, que ne le montre-t-elle pas ici? Car si ce dragon venait à périr, on ne pourrait dire que c’eût été par aucun moyen humain. Marthe leur répondit: Si vous êtes disposés à croire, tout est possible à l’âme qui croit. Alors, tous ayant promis de croire, elle s’avance à la vue de tout le peuple qui applaudit son courage, se rend avec assurance dans le repaire du dragon, et par le signe de la croix qu’elle fait, elle apaise sa férocité. Ensuite, ayant lié le col du dragon avec la ceinture qu’elle portait, et se tournant vers le peuple, qui la considérait de loin: Que craignez-vous, leur dit-elle? Voilà que je tiens ce reptile, et vous hésitez encore! Approchez hardiment au nom du Sauveur, et mettez en pièces ce montre venimeux! Ayant dit ces paroles, elle défend au dragon de nuire à qui que ce soit par sa morsure ou par son souffle; puis elle reproche son peu de foi au peuple, en l’animant à frapper hardiment. Mais tandis que le dragon s’arrête et obéit aussitôt, la foule ose à peine se rassurer. Cependant, on attaque le monstre avec des armes, on le met en pièces, et chacun admire de plus en plus la foi et le courage de sainte Marthe qui, tandis qu’on perce l’énorme dragon, le tient immobile par un lien si fragile, sans aucune difficulté, et sans éprouver aucun sentiment d’effroi.

Cet endroit désert était auparavant appelé Nerluc (bois noir); mais dès ce moment on le nomma Tarascon, du dragon qu’on appelait Tarasque; et les peuples de la Province Viennoise, témoins de ce miracle, ou en ayant appris la nouvelle, crurent dès lors au Sauveur, et reçurent le baptême, glorifiant Dieu dans les miracles de sa servante, qui fut chérie et honorée autant qu’elle en était digne par tous les habitants de la province. »