Fête de Saint Joseph

Sanctuaire Notre-Dame de Grâces
83570 Cotignac

Célébration de la consécration du diocèse du Var à Saint Joseph, sous la présidence de Mgr Dominique REY dont voici l’ Homélie

Joseph de Nazareth

Cotignac avec ses 2 sanctuaires voisins, Notre-Dame de Grâces qui fête cette année le 500ème anniversaire des apparitions de la Vierge, et ici le Bessillon où St Joseph est apparu à son tour à un berger, Gaspard, un siècle et demi plus tard en 1660, évoque pour nous Nazareth.

Marie et Joseph se comprennent à partir de Nazareth, cette humble bourgade de Galilée sans prestige, voire décriée (« Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? », fera remarquer Nicodème dans l’Evangile de Jean (Jn 1, 46). C’est là, à Nazareth, que se déroule la vie cachée de la Sainte Famille, enfouie dans le retrait et le silence, à l’abri des regards.

La racine du mot Nazareth, « nazar » signifie « garder, veiller ». Nazareth est plus qu’une localité. Elle devient une mission pour Joseph : protéger l’Enfant Dieu, veiller sur lui comme un ange gardien : le faire grandir en son humanité en respectant sa divinité. Une des étymologies de Joseph atteste que ce prénom porte sa vocation. En effet, ce prénom veut dire « grandir », « croître », augmenter. Nazareth constitue bien un lieu propédeutique. Jésus recueille de son père, non seulement son nom (« tu appelleras ton enfant Jésus », avait prescrit à Joseph l’ange du Seigneur – cf Mt 1, 21), mais aussi son état civil : « Jésus le Nazaréen. »

Joseph se comprend à partir de Nazareth où se déploie sa mission de père adoptif, mais en retour, Nazareth s’éclaire à partir de Marie et de Joseph qui y séjournent. Il y a une osmose entre un pays et ceux qui y habitent. Il faut toujours distinguer d’une part, le « pays » qui, comme le corps, recueille l’âme, toute la personnalité de ceux qui y demeurent et qui se dépose en ses paysages qui en sont le visage, et d’autre part le territoire qui résulte d’un découpage purement administratif et fonctionnel ; comme il convient aussi de dissocier le logement uniforme et anonyme, dans un immeuble lambda, de la maison où se conservent nos racines, nos histoires, nos éclats de joie et nos pleurs, où fructifie notre esprit. Nazareth s’est ainsi imprégné de la présence de Joseph, de Marie et de Jésus qui y ont vécu. Et quand on a la chance de pèleriner en Palestine, on comprend mieux l’Evangile de la vie cachée en parcourant les places de Nazareth, en découvrant ses paysages d’alentour. Là, la nature dit le Christ, et les maisons basses du village protègent le mystère de son Incarnation. Si grâce à Bethléem, le Verbe s’est fait homme, je pourrais dire que grâce à Nazareth, le Verbe s’est fait juif. Et c’est Joseph qui a décidé de fixer la Sainte Famille en cette localité. A Nazareth, Joseph initiera son fils adoptif à la Tora. Il lui apprendra les pratiques rituelles et les coutumes liturgiques, mais également les règles morales qui organisent la vie du peuple élu. Joseph a été l’artisan de la judaïté de Jésus. Et Jésus s’est caché dans le silence et la fidélité de son père nourricier. Il est devenu son apprenti, non seulement pour apprendre son métier de charpentier, mais pour s’initier à son métier d’homme.

En associant son nom (Joseph) à ce village (Nazareth), celui-ci devient comme une chair de surcroît pour Jésus : le lieu de son enracinement, de son ancrage humain et culturel, un lieu matriciel d’où il apprendra son humanité, sa judaïté. Nazareth accompagnera Jésus tout au long de son ministère public.

Les âges de la vie ne se succèdent pas. Ils s’additionnent au fil du temps. L’enfant turbulent que nous avons peut-être été, l’adolescence frondeuse ou la jeunesse insatiable que nous avons parcourues, demeurent toujours en nous jusqu’au terme de notre existence, et se rappellent souvent à notre bon souvenir…. De la même manière, l’enfance de Jésus aux côtés de Joseph, habitera ses pensées, inspirera ses paroles et ses gestes tout au long de son parcours terrestre. Si nous méditons dans l’Evangile bien des paroles où Jésus parle de son Père, on peut s’autoriser à entendre bien sûr le Père des Cieux, mais aussi entrapercevoir la figure de St Joseph, l’homme juste qui n’est pas absent de ses citations : « Les choses que je dis, je les dis comme mon Père me les a enseignées » (Jn 12), « Mon Père travaille toujours et moi aussi je travaille » (Jn 5, 17), « Tout ce que fait le Père, le Fils le fait pareillement, le père aime le fils et lui montre tout ce qu’il fait » (Jn 5, 19). Joseph a été choisi par Dieu pour être son relais auprès de son Fils bien aimé. Ainsi quand Jésus prononce le mot « Père », au fond de sa mémoire, le visage de Joseph, inconsciemment peut-être, se présente à Lui. La personnalité de son père putatif a façonné la sienne, et Jésus transmet aux autres ce qu’il a reçu de lui.

Tel un reporter ou chroniqueur avisé, Jean recueillera auprès de Joseph les menus détails de Nazareth, comme autant de matériaux d’humanité dont il se servira dans son enseignement. Nazareth a été la mémoire, le lieu source où Jésus a trouvé l’inspiration pour sa mission.

Lorsque plus tard, il parlera à des enfants qui jouent sur la place publique, lorsqu’il évoquera l’intendant qui s’emploie à embaucher sur le tard les ouvriers de la dernière heure, ou lorsqu’il évoquera dans ses paraboles la graine semée en terre au milieu de l’ivraie ; ou encore le levain dans la pâte… Toutes ces références, le Christ les a puisées dans cette expérience originelle vécue à Nazareth, en y contemplant le frémissement de la vie, les labeurs du quotidien, dans l’épaisseur des jours ordinaires vécus aux côtés de Marie et de Joseph.

En retour de toutes ces choses, le cosmos et le temps, la matière et le travail, tout l’ordinaire de notre humanité… ont été transformés par le Christ qui les a habités, imprégnés de sa présence et par l’usage qu’Il en a fait.

Nazareth nous parle en premier lieu de l’évangélisation du réel et du quotidien où l’attention à l’autre précède la logique du faire. A l’école de l’Incarnation, Nazareth nous guérit de la fuite dans l’imaginaire, le virtuel, l’illusion factice.

A Nazareth jésus opère la première transformation du monde ; celle qui porte sur le bois dans l’atelier de son père, et qui prépare celle opérée par le bois lorsqu’il sera cloué sur la croix du Golgotha.

Nazareth met en valeur l’humanisation de notre existence. En particulier, Nazareth nous invite à demeurer. Nous vivons aujourd’hui dans l’obsession du mouvement qui est comme une révolte contre les liens tissés patiemment avec la terre, la nature, notre mémoire. Or ces liens structurants font une civilisation. Une marche forcée du progrès nous est imposée, où ce qui prévaut est l’art d’être souple, flexible, où règne l’obsolescence absolue avec la course mercantile pour le dernier cri, où s’impose le diktat de l’instantané… L’homme vacillant que nous devenons dans une « société liquide », l’homme sans repères et toujours en mouvement, en oubliant ses racines, ne perçoit plus sa finalité. Il est en perte d’horizon. Il ne sait plus d’où il vient et en conséquence, ne sait plus où il va. Il brise son unité intérieure.

Joseph, lui qui a vécu les errances de l’exil dans la fuite en Egypte, se fixe à Nazareth. Il y demeure. Il épouse le lieu. Il nous invite à notre tour, à l’école de Nazareth, à redécouvrir ce que demeurer signifie, au double rapport de l’espace et du temps, cette double dimension indispensable à notre humanisation.

Demeurer, c’est un rapport d’abord à l’espace. Car dans une société de flux, de fébrilité, de déplacements perpétuels où il s’agit constamment de se soumettre au mythe du progrès infini et de s’ajuster au mouvement continuel, choisir Nazareth signifie consentir à se fixer, à s’enraciner sur un socle humain stable, dont la famille est la structure fondatrice ; « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir demeurer en repos dans sa chambre », disait Blaise Pascal dans ses Pensées. Le rapport à l’espace que souligne Nazareth nous invite aussi à renouer notre relation physique, sensible, vitale à la nature et au réel, à cultiver la proximité avec autrui à hauteur de visage, dans un monde artificiel accaparé par la technologie et soumis à la dématérialisation des relations humaines. Le pape François insiste sur cette écologie humaine qui est aujourd’hui menacée et dont nous devons être le gardien et les protecteurs, à l’instar de St Joseph.

Nazareth nous convoque à demeurer au sens spatial, mais aussi temporel. Demeurer implique de ne pas devenir l’otage de l’accélération du temps au gré des urgences successives en suivant la course à la performance et en se projetant toujours au-delà de soi. Accepter parfois d’aller moins vite pour aller plus profond, de prendre du temps, de perdre du temps pour Dieu (par la prière), avec autrui (grâce à ces temps gratuits en famille ou avec ses amis) et à l’égard de soi-même (grâce au repos, à la détente, en relisant sa vie). Quelquefois, vaquer consistera à ne rien faire, tout simplement pour « être avec ». Cette lenteur nous prémunit du volontarisme, du perfectionnisme et du « burn out ».

Nazareth nous rappelle l’enjeu du « hic et nunc », d’être présent à « l’ici et maintenant ». La tentation du hors-sol nous fait oublier notre humanité en se prenant pour des dieux, en se prenant pour Dieu.

En pèlerinant à Cotignac, nous voulons recueillir cette grâce de Nazareth, nous y ressourcer, nous y abreuver en puisant humblement à cette eau que Joseph a fait sourdre en ce sanctuaire. La vertu de la vie ordinaire, la grâce du moment présent, le sacrement de la présence aux êtres et aux choses, nous sont rappelés ici à Cotignac, en référence à Nazareth.

L’extraordinaire de la présence de Dieu, en Jésus et grâce à Joseph, se dit dans l’ordinaire du temps, dans sa vanité, dans sa banalité, dans sa modestie. Notre métier de chrétien commence par assumer la tâche de s’humaniser soi-même et d’humaniser notre monde. Je crois que c’est bien le message essentiel et actuel que Joseph nous adresse ici à Cotignac, en écho de ce qu’il a vécu à Nazareth aux côtés de Joseph et de Marie. L’appel à la sainteté commence par l’Incarnation. Joseph nous presse d’y répondre avec confiance et générosité.

+ Dominique Rey
Sanctuaire Notre-Dame de Grâces
16 mars 2019