Homélie pour la fête de l’Ascension

Cette belle méditation (homélie) est le fait du Père Pierre DUMOULIN, en poste à la paroisse de Gémenos, qui devait nous faire la prière et la bénédiction d’envoi des Pèlerins dimanche de Pentecôte 31 Mai dans la chapelle du Prieuré de saint Jean de Garguier.

Je l’ai trouvée  tellement adaptée au terrain (elle sent trop bon le thym, le romarin et le genet) en cette veille de l’Ascension, que j’ai décidé de la publier sur notre page du Pèlerinage en guise de marche depuis le Prieuré vers la Sainte Baume.

Bernard Pey, Co-Président


Le « Chemin des collines » (cela ne s’invente pas !) est une impasse derrière
le presbytère de Gémenos. C’est une impasse pour les voitures, pas pour
les piétons… Confiné derrière ma fenêtre, je regardais mélancoliquement
les hauts rochers où s’accrochent des pins séculaires, dominant le village.
Et puis, un jour, le coquin de sort m’a pris ! Nous sommes partis avec
Emmanuel, « notre » séminariste, grimper dans le maquis. Oh pas loin !
Juste au-dessus de la vallée. La garrigue sentait bon, les thyms et les
romarins en fleur exhalaient leurs parfums, les genêts s’en donnaient à
« fleur-joie » et de vastes corbeilles d’or ou de saphir émaillaient la
garrigue. Pour nous encourager, des oiseaux inconnus lançaient des trilles
au fond des vallons. Encore une hauteur, puis une autre… « tiens, voici des iris sauvages, regarde les asphodèles ! »

Et c’est ainsi que, de collines en rochers, nous sommes arrivés au sommet de la chaîne, le Pic de Bertagne, l’Himalaya marseillais. Tout au fond, là-bas, sur sa colinette, Notre-Dame de la Garde était auréolée de reflets maritimes… La Méditerranée, de Toulon à l’Estaque, s’étendait à nos pieds, offrant son miroir d’azur à nos yeux éblouis. Nous n’étions partis que pour une heure, mais quel esprit nous a poussés à grimper toujours plus loin, toujours plus haut ? Nous n’avons pas croisé âme qui vive sur les crêtes escarpées. Nous sommes rentrés à la nuit tombante, l’oreille basse,
fourbus, un peu honteux de cette escapade improvisée, mais – au fond – tellement heureux ! Nous avions goûté l’air pur des sommets. Quelle ascension ! D’autres balades ont suivi, plus limitées, en attendant le déconfinement… Qu’est-
ce qui pousse irrésistiblement les hommes à s’élever à la rencontre du ciel, sinon de Dieu ?
Ce désir de monter, inscrit dans le cœur de l’homme, Dieu le connaît, le Christ y répond. Dieu a appelé Moïse sur le Sinaï et Elie sur l’Horeb, et Jésus, à plusieurs reprises, a entraîné ses disciples vers la Montagne : pour choisir ses Apôtres, pour les enseigner ou pour manifester sa gloire. Aujourd’hui, 40 jours après sa Résurrection, c’est là qu’il les attend pour une Ascension qui dépasse tous les sommets. Va-t-il revêtir ses habits de lumière comme au jour de laTransfiguration ? Le voilà qui s’élève si haut qu’ils ne peuvent le suivre, et il disparaît à nos regards, jusqu’à son grand retour. Celui que « les cieux et les cieux des cieux ne peuvent contenir » (1Rois 8) était venu, le temps d’une vie…. Il monte aujourd’hui au-dessus des anges, jusqu’à la gloire éternelle du Père et c’est là qu’il nous attend.

Ce moment du départ, tant redouté et pourtant inimaginable, laisse les disciples désemparés. Ils restent là, ébahis, à regarder le ciel, et il ne faut rien moins que des anges pour les ramener à la réalité. Jésus les aurait-il abandonnés ?
Non, il ne s’évade pas de notre condition humaine, puisqu’au moment même où il part, il affirme : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ». On ne le voit plus, mais il est là, il l’a promis. « L’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le cœur », dit le renard au Petit Prince. L’essentiel, c’est sa présence d’amour. Jésus n’a pas disparu pour nous quitter, mais pour être présent en tout lieu et en tout temps auprès de ceux qui l’aiment.
L’Ascension n’est pas la fête de l’absence, mais celle d’une présence universelle et invisiblement active.
Au moment de mourir, Jésus avait dit au Bon Larron : « Aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis ». Trois expressions d’amour que rien ne semblait pouvoir dépasser : aujourd’hui, donc pas dans un futur brumeux et inaccessible ; avec moi, car toute joie vient de sa présence divine, et dans le Paradis retrouvé, ce beau Jardin des commencements où tout est grâce et paix. A l’Ascension, Jésus dit davantage encore. Ce n’est plus aujourd’hui, mais tous les jours ; il est avec nous, en attendant qu’à notre tour nous soyons avec lui ; et si ce n’est pas encore dans le Paradis, c’est jusqu’à la fin du monde : il nous rejoint là où nous vivons, pour transfigurer ce monde ci, ce monde
pécheur où il nous envoie semer l’Évangile. L’Ascension donne la garantie que Jésus est présent à tout homme, simultanément et totalement, pour l’accompagner dans sa mission. Où est-il passé depuis son Ascension ? Comment le rejoindre sur les collines où son Esprit nous entraîne ?
Jésus a enseigné sept chemins que nous pouvons emprunter à travers la garrigue de nos vies, sept lieux où nous pouvons le rencontrer, car il nous y a donné rendez-vous :
– On peut le contempler en toute création
– Il est présent dans votre cœur
– Il nous parle par sa Parole
– Il est vivant au sein de son Église rassemblée
– Il est agissant dans les sacrements
– Il s’invite chez nous par son Eucharistie
– Il implore notre aide à travers nos frères

La Création, d’abord : pas besoin d’aller au bout du monde pour louer Dieu, nous
pouvons contempler son œuvre dans les fleurs de notre balcon, dans les micocouliers du
parc voisin ou par un coin de ciel bleu à travers la lucarne. Dieu a créé tant de beauté, il
a suffi qu’il parle et des millions de fleurs ont jailli, les oiseaux se sont mis à chanter et les nuages à s’étirer dans le ciel…
Dans notre cœur : ne l’a-t-il pas promis ? « Celui qui m’aime, mon Père l’aimera, nous
viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure. » Et il dit encore dans l’Apocalypse :
« Voici que je me tiens à la porte et je frappe, si quelqu’un entend ma voix, s’il m’ouvre, je prendrai mon repas avec lui et lui avec moi », bien entendu il s’agit de la porte de nos cœurs où il frappe doucement.
Dans sa Parole : chaque fois que nous invoquons l’Esprit Saint avant d’ouvrir la Bible, c’est Dieu qui nous parle.
« Recevez avec douceur la Parole qui a la puissance de sauver vos âmes. », dit l’Apôtre. Dans son Église, il est toujours présent, car il a dit : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. »
– Il n’est donc pas bien loin, pendant que je vous parle !
Dans les sacrements : Quand un prêtre baptise ou confesse, c’est Dieu qui agit, c’est
pourquoi le prêtre dit : Je te baptise ou je te pardonne tous tes péchés ou encore ceci
est mon corps. Mystérieusement, par son misérable ministre, il agit avec puissance.
Dans son Eucharistie, Jésus est présent d’une façon extraordinaire, car il a dit : « ceci
est mon corps, ceci est mon sang, faites cela en mémoire de moi. » Ne doutons pas
de cette présence qui nous donne rendez-vous chaque dimanche dans la fête de son
amour partagé et qui nous attend, à toute heure, au tabernacle.
Dans nos frères, enfin : dans le « sacrement du frère », Jésus se fait mendiant d’amour. « Tout ce que vous aurez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que
vous l’aurez fait », dit Jésus, et sur le Chemin de Damas, lorsqu’il est apparu à Saul qui emprisonnait les Chrétiens, et lui a demandé : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » Jésus s’identifie ainsi à tous les pauvres et à tous les persécutés.

Monté plus haut que les Cieux, Jésus est avec nous d’une manière nouvelle, compagnon mystérieux de nos randonnées de vie. Alors si, comme moi, vous avez parfois la nostalgie des hauteurs d’amour, ne vous contentez pas de regarder
par la fenêtre en soupirant. Prenez le « chemin des collines », le chemin de vos frères, le chemin de la Parole de Dieu et de la prière, grimpez sur les hauteurs où le Christ nous attend pour nous entraîner vers le sommet.
Grâce à son Ascension, il est présent aujourd’hui comme sur les sentiers de Palestine… Osons l’escapade !

Père Pierre DUMOULIN